RTC 210 – Restitution ouvrage – Alessandra Ghione, 14 juin 2019

Jean-Baptiste Fressoz est historien des sciences, des techniques et de l’environnement, maître de conférence à Imperial College, Londres (Center for the History of Science, Technology and Medicine) et chercheur au CNRS (Centre Alexandre Koyré de l’EHESS).
Il est l’auteur de “L’Apocalypse joyeuse, Une histoire du risque technologique”, paru aux éditions du Seuil en janvier 2012.
Plan
Introduction.
La transformation technique des corps.
La transformation de l’environnement.
Le risque industriel et sa gestion.
Conclusion.
Introduction.
Aujourd’hui craintes et doutes font régulièrement la une des médias sur la pollution, le nucléaire, les vaccinations, le tout dans un contexte de crise environnementale. La science et les techniques sont devenues sources d’inquiétudes et de dénonciation des risques occasionnés par cette modernité. Est-ce que la capacité à réfléchir et à les questionner est une spécificité exclusive du dernier siècle ? Pas vraiment, comme le montre le livre de Jean-Baptiste Fressoz, “L’Apocalypse joyeuse, Une histoire du risque technologique”. L’auteur a mené une longue enquête sur l’agir technique, sur la manière de penser, de le questionner et de le réguler au tournant du 18ième et 19ième siècle.
Il serait trompeur de raconter l’histoire du siècle du progrès comme celle de sociétés modifiant de manière inconsciente leurs environnement et leurs formes de vie et comprenant à posteriori les dangers et les erreurs. Le risque technologique était déjà source de controverse parmi les modernes, qu’il s’agissait de révolutions médicales, industrielles ou chimiques. Ces techniques furent d’emblée à l’origine de doutes, conflits, débats, de querelles mais aussi de stratégies politiques pour faire avancer la modernité.
Comment fut produite l’acceptation technologique? Quels dispositifs ont rendu possible (même désirable) la transformation technique des corps, des environnements, des modes de productions et des formes de vie? Cet ouvrage revisite l’histoire des techniques et des modes de régulations des risques issus de la modernisation, tout en retraçant le récit de «petites désinhibitions modernes» qui ont produit cette acceptation par les sociétés passées.
Pour étayer son propos, l’auteur présente plusieurs controverses, relatives à la vaccine, à l’implantation des établissements industriels, au gaz d’éclairage et aux machines à vapeur.
J. B. Fressoz fait vivre dans son livre de nombreux personnages, avec l’objectif de nous faire prendre conscience des racines historiques de la crise environnementale contemporaine.
La transformation technique des corps.
Le premier chapitre du livre aborde une controverse importante, celle de l’inoculation de la petite vérole, pour introduire dans le discours la notion du risque technologique.
Le risque, entendu comme l’application des probabilités à la vie pour quantifier les chances de mort et de survie, apparaît vers les années 1750 en France pour convaincre les individus à se faire inoculer.
L’inoculation et l’attention nouvelle au concept de risque eut ainsi un rôle important dans l’élaboration de la philosophie utilitariste du pouvoir politique de l’époque.
L’inoculation était un risque, choisi volontairement par des sujets rationnels, dans une société d’êtres rationnels. Le calcul individuel des risques et des avantages devint le fondement d’une morale publique qui promouvait le bonheur du plus grand nombre pour des raisons d’utilité publique.
Au 18ième siècle une personne sur sept mourait de variole. Néanmoins, l’inoculation ne parvint pas révéler des sujets désinhibés prêts à risquer leur vie pour mieux la conserver.
Pour comprendre cet échec, il est important de souligner qu’à coté de cette promotion de l’inoculation basée sur les statistiques, il coexistait d’autres savoirs bien plus pragmatiques et concrets. Ces derniers, finirent par créer une appréhension de la pratique de l’inoculation dans les classes sociales où elle comptait le plus : chez les aristocrates et la haute bourgeoisie.
Dans cette période, une bonne partie des savoirs médicaux étaient produits par les patients eux-mêmes. Dans les milieux mondains, la tradition de l’auto-narration médicale était très répandue. Les consultations médicales étaient souvent épistolaires : les patients décrivent leurs propre corps et racontent leurs maladies aux médecins qui, ensuite, renvoyaient une prescription. Cette pratique montre le poids qu’avait le témoignage profane du patient et la compétence qui lui était reconnue à décrire ses propres maladies.
Ces pratiques d’écriture et de sociabilité autour des corps malades et la culture mondaine formeront un système très efficace de surveillance des effets de l’inoculation et de diffusion de savoirs sur les complications de la pratique. Ce processus de narration démontrait que rationaliser le comportement de notre propre corps était extrêmement difficile. De plus, il dévoilait l’échec de cette tentative de gouvernement des corps par les chiffres.
Dans le chapitre suivant, le cas de la vaccination antivariolique permet d’étudier les techniques de preuves qui assurent le succès de la politique impériale des années 1800. A contrario du gouvernement précédent, l’administration napoléonienne concevait la population comme une «masse» qu’il fallait subjuguer par l’autorité médicale et par l’explicitation de sa propre incompétence.
Une fois les peurs légitimes du public réduites à des préjugés populaires, les experts entreprirent de démontrer l’innocuité de la vaccination. L’expérimentation humaine, la clinique, la définition graphique d’une maladie et la gestion statistique de l’information médicale permirent d’imposer l’idée d’un virus bénin, non virulent et sans danger.
La vaccine fut donc l’occasion d’un divorce entre les experts de la médecine et le public. L’auteur décrit les pratiques des médecins au regard des craintes de leurs contemporains et l’on voit progressivement s’opérer une décharge du poids moral des décisions sur la vie à l’apanage de la figure du médecin.
Aux origines de la vaccination, il y eut une modification profonde du rôle de l’expérimentation humaine.
Au début du 18ième siècle, 60.000 enfants trouvés dans les hospices furent utilisés en tant que corps-tests. Cette instrumentalisation massive des orphelins, servit premièrement pour expérimenter les effets potentiels de la vaccinations et deuxièmement pour convaincre la population avec des démonstrations publiques. Enfin, les enfants trouvés ont servi comme producteurs de vaccins.
L’expertise produisit ainsi de la désinhibition : en administrant des preuves et de l’ignorance, en manipulant et en imposant des perceptions, elle fut la condition de l’acceptation de la vaccine.
La transformation des environnements.
Dans le troisième chapitre du livre, J.B. Fressoz dépeint les régulations environnementales de l’Ancien Régime, en commençant par une discussion sur la notion de l’environnement au 18ième siècle. L’objectif de l’auteur est de montrer, au cours du chapitre suivant, en quoi la législation et l’hygiénisme social des années 1800 justifièrent les pollutions des industries chimiques émergentes, en dépit de la conscience des dangers par les sociétés passées.
L’industrialisation et la transformation radicale des environnements se sont déroulées dans un monde où régnaient des théories médicales néo-hippocratiques qui faisaient de l’environnement le producteur de l’humain.
Ce que nous considérons aujourd’hui comme l’environnement, s’exprimait déjà au 18ième siècle à travers une grammaire théorique héritée de la médecine environnementale.
Le circumfusa, est une catégorie de l’hygiène qui incluait toute les choses naturelles et artificielles, du climat aux fumées des laboratoires artisanaux. Selon cette notion, les circumfusa déterminaient la santé, les qualités physiques et intellectuelles des hommes.
Le pouvoir des circumfusa était pris au sérieux et était source d’inquiétude : des modifications environnementales en apparence bénignes pouvaient avoir des conséquences terribles sur la santé de la communauté.
Au 18ième siècle, les biens communs, déterminant la santé des communautés, étaient soumis à l’autorité de la police urbaine d’Ancien Régime. Celle-ci était en charge de la bonne gestion des «choses environnantes». Les règlements qu’elle promulguait, la surveillance qu’elle exerçait et les pénalités qu’elle imposait façonnaient l’urbain et les manières d’habiter la ville.
La régulation policière s’effectuait également par la surveillance continue de l’activité productive et de ses effets sur l’espace urbain.
De plus, les comptes rendus de l’époque montrent qu’une grande partie du travail des policiers concernait la recension des plaintes entre voisins. Dans cet univers, les citadins étaient, avec la police, aux avant-postes dans la protection du bien commun et de la santé du quartier. Selon la procédure policière les voisins pouvaient démontrer l’existence de la pollution, grâce à des dépositions nombreuses et concordantes.
Cette organisation bascule dans les années 1800. L’émergence du capitalisme chimique conduit à l’industrialisation des environnements et des consciences. La chimie des années 1800 conduit à une transformation radicale de la régulation environnementale au nom de la prospérité nationale.
Le développement de l’industrie devint une priorité du gouvernement français qui mit en place des politiques de protection des manufactures et des nouvelles réglementations environnementales.
Le décret impérial du 15 octobre 1810 relatif aux «Manufactures et Ateliers qui répandent une odeur insalubre ou incommode» fut la traduction de la volonté de l’époque de favoriser l’industrialisation de la France.
L’une de ses conséquences directes fut la libéralisation de l’environnement, comprise comme la possibilité reconnue aux industriels de compenser financièrement les dommages résultant de leurs activités.
Après 1810, les bilans des entreprises polluantes comportaient une nouvelle ligne comptable, intitulée «dommages, indemnités ou frais judiciaires». De bien commun déterminant la santé et soumis à la police d’Ancien Régime qu’il était, l’environnement devint l’objet de transactions financières compensant des dommages subis par les voisins des installations industrielles.
Sous l’Ancien Régime la régulation environnementale était fondée sur la distribution d’amendes par la police et que la pollution relevait du pénal. Grâce au décret du 15 octobre 1810 les dommages causés par les manufactures furent dorénavant arbitrés par les tribunaux civils.
Parallèlement à la libéralisation des environnements, la diffusion de nouvelles théories hygiénistes, financées par les industriels, joua un rôle crucial dans la justification des pollutions.
J.B. Fressoz montre comment l’hygiénisme eut, avant tout, l’objectif de rendre compatibles profit industriel et salubrité urbaine. Il reconfigura la façon de penser les causes des maladies : ce sont les facteurs sociaux et non la dégradation des choses environnantes qui déterminent la santé des populations. Seul le développement de l’industrie, en accroissant la richesse sociale, pouvait faire advenir une population en meilleure santé.
Le risque industriel et sa gestion.
Les deux derniers chapitres sont consacrés au risque industriel et à sa gestion. Le risque a toujours été une question politique de répartition (spatiale et sociale) et de légitimation. Le cinquième chapitre de l’ouvrage détaille les questions soulevées par l’implantation de gazomètres en plein Paris. À travers une étude de cas sur les débuts de cette technologie, l’auteur montre que la norme technique de sécurité apparaît afin de légaliser le risque du gaz en dépit des plaintes des citadins. Le sixième et dernier chapitre décrit la gestion controversée des explosions des machines à vapeur. Ces deux cas dessinent peu à peu un univers social où s’élabore l’image d’une technologie idéale, dont le fonctionnement serait infaillible.
L’idée d’une norme technique de sécurité, c’est-à-dire le projet de sécuriser le monde en imposant une certaine forme aux techniques, fut inventée à l’intersection des mondes administratifs et académiques français des années 1820.
Les premières normes techniques de sécurité émergent dans le contexte d’un grand conflit social qui oppose les industriels aux citadins.
À Paris, au début des années 1820, le gaz d’éclairage en particulier suscite plaintes et protestations. À partir des premières années du 19ième siècle, le gaz conquiert les théâtres, les restaurants, les passages. Il soumet tous ces lieux centraux de sociabilité à de multiples dangers : l’interruption soudaine d’éclairage et, pire, le risque d’explosion. Parce que les gazomètres placent certains quartiers huppés sous la menace de l’explosion, leurs habitants mènent une lutte acharnée contre les entrepreneurs.
Le but des normes de sécurité est donc celui de construire un compromis entre capital industriel et rente immobilière. Grâce à elles, le risque est à la fois contrôlé et légalisé.
La norme technique répond à deux exigences politiques différentes. La première est de protéger le capital industriel en contenant le risque et en le légalisant ; la seconde est d’intégrer des objets dangereux au comportement imprévisible, comme les chaudières à vapeur, dans un système juridique reposant sur la distinction entre personne responsable et chose passive. En prétendant créer une technique parfaite, garantie par l’administration, la norme visait en outre à produire des sujets responsables. La norme technique est garante des bonnes pratiques industrielles, rassure et permet d’imputer, notamment juridiquement, tout accident à une défaillance humaine. En ce sens, la massification du recours aux normes de construction ne signifie aucunement une diminution des dangers, mais au contraire une libéralisation de l’accident.
Conclusion.
En conclusion, J.B. Fressoz en revisitant les débats et les résistances à certains choix technologiques, retourne l‘argument environnementaliste contemporain. Le récit qui voit les citoyens du 21ième siècle avoir enfin pris conscience des limites écologiques de la planète est, selon l’auteur, historiquement faux. Pour Fressoz, la réflexivité et la prise de conscience de notre époque ne sont que des illusions. Les défaites et les luttes du passé sont, au contraire, des instruments précieux pour nous libérer des naïvetés contemporaines. Cela est sa plus grande force et son principal enseignement.
