RTC 210 – Restitution article – Alessandra Ghione, 18 janvier 2019

Charlotte Guichard, l’auteur de l’article “Les savoirs à l’épreuve. Autour de l’expertise” est chargée de recherche au CNRS, à l’Institut de recherches historiques du Septentrion. Ses recherches portent sur l’histoire des collections et du marché de l’art, la constitution de la valeur de l’art et sur les circulations transnationales des objets patrimoniaux.
L’article objet de cette restitution, a été extrait de la revue “Hypothèses”, publiée en 2011 par Éditions de la Sorbonne. Cet ouvrage regroupe les actes des journées de l’École doctorale d’histoire de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et de la journée d’études annuelle organisée par le personnel enseignant d’histoire.
Plan
Introduction
Qui produit la connaissance ?
La vie en collectif et les professions façonnent les savoirs.
L’accaparement du savoir-faire artisanal par les élites intellectuelles.
Des philosophes de la nature aux scientifiques de profession.
La dépossession des savoir-faire traditionnels au profit de l’industrie.
La science, la civilisation des experts et le pouvoir.
Plan
Introduction
La notion d’expertise.
La définition de l’expertise et de figure de l’expert.
Les savoirs mobilisés dans une opération d’expertise.
L’expertise dans les mondes de l’art.
Introduction
La notion d’expertise engage l’histoire des institutions et des savoirs. Elle se base sur l’analyse détaillée d’épreuves, litiges et controverses au cœur de la fabrique des savoirs. Après une présentation contextuelle qui situe la notion d’expertise dans l’histoire des sciences et des institutions et définit la figure de l’expert dans ses différentes particularités, l’article de Charlotte Guichard aborde la question de l’expertise dans l’histoire de l’art. L’auteur examine les formes et ses enjeux de l’expertise artistique et définit une brève histoire de l’expert en art. Enfin, dans le dernier paragraphe le sujet de la singularité est traité ainsi qu’une réflexion sur l’importance de comprendre ses valeurs et ses « sites d’observation ».
La notion d’expertise.
La notion d’expertise connaît un accroissement de popularité chez les chercheurs en sciences sociales depuis les années1990 et est le sujet de vifs débats intellectuels et politiques. Deux facteurs expliquent l’actualité de la notion d’expertise. D’abord le développement des « démocraties techniques » qui encouragent et supportent la participation des experts dans le processus décisionnel politique. Ensuite, le fait que l’expertise soit enrichie par un dialogue constant avec les sciences sociales. Ces dernières en particulier ont été l’objet d’un renouvellement méthodologique : d’une part l’histoire des sciences est devenue « externaliste » et ouverte à l’anthropologie, d’autre part l’histoire des institutions s’inspire de la sociologie pragmatique, attentive à la compréhension des institutions en action dans ses demandes et ses procédures d’expertise.
La problématique centrale du texte de Guillaume Carnino peut être résumée dans une question simple : d’où nous vient cette idée selon laquelle la science serait une affaire réservée aux esprits supérieurs ?
La définition de l’expertise et de la figure de l’expert.
Or, qu’est-ce que l’expertise ? L’expertise est une procédure, qui consiste à « mobiliser » et requérir l’avis d’un individu qui détient un certain savoir afin d’aider à la prise de décision à l’occasion d’un litige ou dans le cadre d’une action politique / judiciaire.
Cet individu est l’expert, reconnu par une communauté savante ou professionnelle. Son statut peut être admis socialement en raison de sa bonne réputation ou grâce à une certification institutionnelle ou professionnelle de ses savoirs.
Par ailleurs, selon Charlotte Guichard, deux définitions de la figure de l’expert coexistent. Dans une définition plus large, l’expert est un spécialiste : il possède des connaissances approfondies dans un domaine déterminé. Dans l’usage plus restreint du terme, l’expert est un individu qui exerce ses compétences hors de son lieu de travail habituel et il agit en tant qu’intermédiaire culturel entre son domaine de compétence et l’institution ou la sphère juridique ou commerciale où il est appelé à donner son avis. En situant l’expert dans la position du médiateur, l’auteur rappelle au lecteur que les procédures d’expertise peuvent être, dans certains cas, d’authentiques opérations de négociation de rapports de pouvoir et de force entre les institutions et les groupes d’experts.
Les savoirs mobilisés dans une opération d’expertise.
L’expertise se déploie toujours dans des configurations précises, c’est pourquoi elle nécessite une contextualisation institutionnelle très structurée.Pendant les opérations d’expertise plusieurs typologies de savoirs sont mobilisées. D’abord les savoirs dogmatiques et doctrinaux, établis et normés, qui s’appuient soit sur des textes soit sur une tradition orale consolidée. Ensuite, la procédure consulte les « savoirs scientifiques », c’est-à-dire validés par une organisation universitaire reconnue. Enfin, la phase du jugement s’appuie sur la préparation, le savoir-faire et l’expérience (souvent autodidacte) de l’expert qui donnera son avis. Ce dernier point est particulièrement important car la décision de faire appel à une typologie de connaissance en lieu d’une autre a une influence sur l’autorité de l’expert et sur la nature de son expertise. Certains registres de savoirs peuvent donc intentionnellement concurrencer ou être disqualifiés dans une opération d’expertise. Un moyen pour garantir la neutralité du jugement de l’expert est celui d’opter pour une opération d’expertise à caractère collectif; cette méthode est très utilisée car elle permet de valider les connaissances mobilisées et les preuves ou les informations recueillies lors d’une mission. Néanmoins, quand les groupes d’experts ont des liens très (ou trop) étroits avec les pouvoirs politiques, cette position de neutralité et de fiabilité peut être mise en doute.
L’expertise dans le monde de l’art.
L’histoire de l’art ne s’inscrit pas dans le cadre d’un renouvellement méthodologique tel que celui de l’histoire des sciences. De plus, elle est définie par la singularité des artistes et des œuvres objets de la procédure.
Or, l’auteur rappelle au lecteurs que l’expertise est un thème transversal, fondé sur un dialogue pluridisciplinaire et sur la confrontation. Cette réflexion est fondamentale car mettre face à face l’histoire de l’art et la notion d’expertise permet d’éviter deux « pièges ». D’abord la position de l’histoire de l’art classique selon laquelle il serait impossible d’assimiler l’art et l’esthétique à autre chose car elles sont irréductibles et issues du génie. Ensuite, le risque de banaliser l’art en le réduisant à un simple produit de son contexte socio-culturel.
La notion d’expertise qui a été développée en histoire des sciences est un outil intéressant pour la pratique de l’expertise artistique car elle se focalise sur les « épreuves » auxquelles les objets sont confrontés. Un objet singulier comme une œuvre d’art traverse des moments spécifiques dans son histoire tel qu’une vente, un inventaire avant une restauration ou un déplacement d’une collection à l’autre. L’expertise artistique saisit ces passages. Plutôt que d’utiliser un « coup d’œil » stéréotypé, l’expert se concentre sur l’étude des savoirs artistiques en action.
C’est au moment où la peinture commence à être un art libéral, pendant la Renaissance, que les premiers experts apparaissent. Dans l’interprétation large du terme, la figure de l’expert d’art en tant que spécialiste dans l’attribution des œuvres apparaît à Rome au XVIe siècle. Néanmoins, ce sera à Paris au XVIIe siècle qu’elle se manifestera dans la définition plus stricte. Dans cette période l’avis des experts est demandé devant les tribunaux, par exemple, lors de la rédaction d’inventaires après décès ou lors des contentieux autour du prix des commandes artistiques.
Les experts en art sont souvent des artistes eux même qui utilisent leurs connaissances d’autodidactes et leur savoir-faire afin d’aider à la prise de décision. Dans ce cadre, ils partagent des nombreux traits avec les experts d’autres disciplines (ex. la médecine) ou d’autres sphères professionnelles (ex. le monde marchand) car la « pratique » reste le savoir expert privilégié, même s’il n’est pas reconnu par un organisme universitaire.
L’expertise artistique ne traque donc pas la singularité des œuvres mais elle construit des savoirs artistiques en mobilisant des valeurs, comme l’originalité et l’autographie, et des « sites d’observation », comme le détail et la signature.
